samedi, juillet 08, 2006

Demain, la France ?

Faut-il le souhaiter? Toute une nation se retrouvera nation, conquérante de surcroît. Gommées les divisions! Ressoudées les fractures! Finies les défaites! Retrouvé l’orgueil! Relancé le rayonnement! Que cela commence et qu’on s’y jette, la fête populaire de l’autocélébration, la grande orgie jubilaire (enfin, octennale) de la flatterie réciproque! Permettez que j’en bande déjà! Ca faisait un moment que je n'y arrivais plus, reconnaissons-le, mais ce bon monsieur Zinédine est pour moi comme le Viagra, et avec mon Zizou qui œuvre au secours de mon zizi, je ne risque pas de manquer mon tir.

J’exagère, c’est le dépit qui parle, je suis un recalé du Test Tebbit, du nom d'un très droitier Ministre de l’Intérieur des premières administrations thatchériennes qui avait trouvé comme «test» du «bon» immigré que celui-ci soutienne l’équipe nationale anglaise au cricket contre celle de son pays d’origine. Pour ce qui est d'une version hexagonale du test, et de mes propres passages de celle-ci (car ce test, il faut le repasser périodiquement, un peu à la manière dont voudraient certains pour le permis de conduire pour les vieux) eh bien, ça allait à peu près pour 1998, mais depuis c’est devenu trop dur. Voilà, je suis supporteur d’une équipe qui a raté son Mondial, j’en suis amer, je l’avoue, je n’ai pas la grandeur d’âme de me sentir ému du «grand bonheur collectif» qui m’entoure, ni de jouer aux bons perdants, ni bien sûr d’espérer le sacre ultime demain soir, avec tout ce qui ne manquera pas de l’accompagner …

Dans son blog sur le site du London Review of Books, John Lanchester dit avec justesse que ça faisait déjà un certain temps que le foot avait pris trop d’importance dans son pays, et qu’il fallait (pour des raisons maoïstes, rien de moins!) que quelque chose eût lieu pour le remettre à sa place. De passage quelques jours à Londres au début du mois dernier, j’ai pu constater cette pléthore de drapeaux anglais -- et non pas britanniques -- suspendus à toutes les fenêtres, ou proclamant leur sémaphore optimiste montés sur des myriades d'antennes de voitures. Et ce serait ça, me disais-je, un pays à l’aise avec lui-même et sûr de son identité, un pays adulte? Eh bien, qu’en a-t-on fait, de tous ces étendards d’armée vaincue? Quels messages peut-on y lire aujourd’hui, sur tous ces sémaphores désabusés ?

Alors: Demain, la France? Dans une autre note, dans laquelle il se désole de l'élimination prématurée de son équipe, Lanchester dit supporter désormais l'équipe de France, et cela pour diverses raisons, footballistiques et non footballistiques, dont une est que les Français sont l’équipe la plus métisse qui reste en lice, et une autre est tout simplement Zidane lui-même, qui est à la fois une raison footballistique et non footballistique. Avec la première de ces raisons, on revient au discours black-blanc-beur de 1998, selon lequel la victoire de l’équipe multicolore était le signe de la réussite du modèle français de l’intégration. L’ennui, c’est que pour quiconque serait assez simpliste pour trouver ça convaincant, l’inverse peut l'être tout autant, à savoir, si la France perd, c’est que même au foot, « ils » ne nous apportent rien … Qui n’a jamais entendu ça ? Un écho récent en serait (je mets au conditionnel car son auteur récuse l’interprétation pourtant assez évidente de la phrase) le mot d’un certain philosophe qui nous a appris (en novembre 2005: mais pourquoi donc? que se passait-il?) que l’équipe black-blanc-beur «fait ricaner toute l’Europe». L’engouement actuel est réel, mais ne sent-on pas aussi les tensions sous-jacentes?

La victoire de 98 a peut-être eu de bonnes retombées économiques pour le pays, traînant dans son sillage une confiance et une croissance accrues, quoique passagères. Mais avec les discours faciles sur la France qui gagne, ou sur le modèle black-blanc-beur, auxquels elle a donné lieu, elle a également contribué à l’infantilisation du discours politique à laquelle on assiste depuis l’échec du projet mitterrandien. (Sur ce sujet, il faudrait relire les articles de Robert Redeker.) Et qui était la première personne interviewée à la télé après le match de mercredi contre le Portugal? Non pas le génial et universellement loué entraîneur de la nation victorieuse, mais son digne et respecté premier ministre, qui en grand connaisseur et supporteur de longue date avait troqué son écharpe républicaine habituelle contre une autre d'étoffe plus laineuse (l'une de celles, sans doute, dont on fait les rêves) pour prouver son attachement à ces Bleus tant aimés. Et ses paroles ont fédéré une nation…

«Mais enfin, d’où parles-tu ?» Oui, je l’avoue, tout ceci n’est que rationalisation après-coup. Je reste et resterai un moment encore bien dégonflé par la panne collective de ma propre équipe, et ce n’est là bien sûr que ma jalousie qui parle. Une victoire demain serait sans doute une très bonne nouvelle pour le pays, et il faudrait donc la souhaiter. Reste le Test Tebbit, qui dans sa contravention s'avère finalement assez bon indicateur. (Bien meilleur, en tout cas, que la non pratique de la langue maternelle à la maison... ) On peut formuler ainsi: Est bon immigré celui qui ne ressent aucun besoin de supporter l'équipe de son pays d'accueil. Mon soutien perfide, et invariablement malheureux, je l’apporterai aux Italiens!


16 juillet: Petit rectificatif pour qui ça intéresse. Il paraît que mes souvenirs des années noires que fut l'ère thatchérienne ne sont pas tout à fait exacts et que Monsieur Norman Tebbit n'a jamais été Ministre de l'Intérieur, mais plutôt Secrétaire d'Etat pour l'Emploi et puis pour le Commerce et l'Industrie. Qu'il ne soit donc pas dit que je me complaise dans l'inexactitude!

3 Comments:

Anonymous Marissé said...

moi, aussi, vive l'Italie, normal, je suis italienne (mais pour dire la vérité, je me contre-fiche du foot !)

09 juillet, 2006 11:28  
Anonymous Trublyonne said...

Bien on a perdu donc retour à la case départ sans rien toucher (enfin nous parce que les joueurs...)

10 juillet, 2006 12:47  
Blogger maarmie said...

Don't be mad about my post on teeth. I was trying to be funny. I commented on your comment on my blog.

: )

21 juillet, 2006 14:31  

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